Manon Pignot, historienne de l’enfance

Comprendre le quotidien des enfants entre 1914 et 1918

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Maître de conférences à l’Université de Picardie Jules Verne, Manon Pignot traque les témoignages des enfants sur la Première Guerre mondiale. Une thématique originale.
Manon Pignot, historienne de l'enfance

Elle écrit une histoire de la Première Guerre mondiale à travers les témoignages des enfants. Une pionnière en France ! Manon Pignot, 35 ans, est maître de conférences à l’Université de Picardie Jules Verne, à Amiens. Ancienne élève de l’École normale supérieure de Saint-Cloud, membre de l’Historial de Péronne, elle a publié plusieurs ouvrages dont Allons enfants de la patrie. Génération Grande Guerre, Paris, Le Seuil, 2012.

Dans le cadre de ses travaux pour l’Institut universitaire de France, elle mène actuellement une nouvelle recherche sur les transgressions adolescentes pendant la Grande Guerre. Interview.

Depuis longtemps, les enfants attirent l’attention des historiens. Néanmoins, les études qui leur sont consacrées ont eu tendance à négliger leur point de vue.

En effet, de nombreux livres ont été consacrés à la mobilisation de l’enfance en guerre et à l’intense propagande dont elle est généralement la cible, je pense notamment aux ouvrages de Stéphane Audoin-Rouzeau. Je pense également à l’ouvrage de référence d’Olivier Faron sur les Pupilles de la Nation. A la fin de la guerre, on recense un million d’orphelins, soit 12 % d’une classe d’âge. Un chiffre énorme, certes, mais qui ne reflète pas la diversité des expériences enfantines.

Mes recherches s’inscrivent donc dans la lignée de cette histoire des représentations élaborée par des adultes autour de la figure enfantine, mais en essayant d’interroger les différentes réceptions de ces discours.

La vision de l’enfant est-elle différente de celle de l’adulte ?

Les adultes considèrent la guerre comme une parenthèse. Il y a un avant. Et un après. En revanche, pour les enfants, le temps de la guerre devient en quelque sorte la norme. Une situation à laquelle ils finissent par s’habituer. Aussi, après l’Armistice, le modèle familial sera difficile à retrouver.

D’autre part, il faut sortir d’une vision monochrome de l’enfance en guerre. Même si tous partagent des situations communes (entrée en guerre, bombardements, faim, deuil…), l’expérience peut varier en fonction de l’âge, du sexe, du milieu social ou du critère géographique d’éloignement du front. Le fait d’être une fille ou un garçon peut induire, selon le moment et surtout selon le lieu où l’on vit la guerre, des modes d’expérience radicalement différents.

Comment avez-vous recueilli le point de vue des enfants ?

Journaux intimes, correspondance, dessins, les sources enfantines révèlent de réelles formes d’expression autonomes et personnelles, même s’il n’existe pas de parole enfantine "pure" : ces productions sont construites, surveillées, parfois encadrées, parfois autocensurées.

Autres difficultés rencontrées par les historiens : la rareté et la précarité des sources. Un dessin d’enfant, par exemple, a sans doute eu moins d’importance que le carnet de guerre du combattant gardé jalousement au sein de la famille. Un phénomène aggravé par les cas de destruction volontaire qui surviennent généralement lors du passage à l’âge adulte.

Le journal de guerre d’une jeune Picarde, Henriette Thiesset

Elle avait 12 ans en 1914, 16 ans en 1918. Henriette Thiesset a vécu la plus grande partie de la guerre à Ham, avant d’être évacuée lors de l’offensive allemande du printemps 1918. De ses 4 années passées sous le joug allemand, la jeune femme en a tiré 4 cahiers d’écoliers non paginés. Un document brut exceptionnel, révélateur de l’histoire de l’enfance en guerre.

"Les journaux d’enfants de la Grande Guerre sont rares", souligne Manon Pignot. "Le contexte de guerre a rendu précaire leur conservation, phénomène aggravé par les cas de destruction volontaire qui surviennent généralement lors du passage à l’âge adulte."

Le journal d’Henriette Thiesset est sorti de l’ombre grâce à une enquête de l’Éducation nationale. En 1920, l’inspecteur d’académie d’Amiens adresse au Rectorat de Lille le journal d’Henriette Thiesset, alors élève-institutrice à l’École normale d’Amiens : "Ce travail présente (…) toutes les imperfections et les maladresses qu’on peut attendre d’une fillette", écrit-il. "Mais il paraît si sincère, si émouvant et si expressif de l’état d’âme d’une famille en région envahie que j’ai pensé qu’il pouvait être un document intéressant pour le Musée et la Bibliothèque de la Guerre."

Avec ses mots d’enfant puis d’adolescente, Henriette Thiesset relate sa vision de l’occupation : le choc de l’arrivée des premiers Allemands, le bouleversement du rythme de la vie quotidienne et des repas, la désorganisation du système scolaire, facteur d’isolement et d’ennui, l’arbitraire allemand, sa fierté d’être picarde et française, son obsession pour la nourriture : "Je ne sais pas pourquoi, nous avons toujours faim et tout le monde dans le pays est comme cela."

Cachette intime

La jeune femme écrit aussi pour elle. D’où sa volonté de conserver son journal par tous les moyens, même au moment de l’évacuation. "Je m’enfermai dans ma chambre pour cacher dans mes doublures les pages de ce récit de guerre et ce fut difficile de trouver place pour tout."

 

MOTS-CLES

14-18 , histoire , jeunesse

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