17/03/2015

Interview exclusive de Michel Aglietta

Comment renouer avec la croissance ?

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Dans son dernier ouvrage, l’économiste Michel Aglietta livre son diagnostic de l’état de la zone euro et propose plusieurs pistes pour la remettre sur la voie de la croissance soutenable grâce au développement durable. Interview passionnante.
Interview exclusive de Michel Aglietta

Dans Europe : sortir de la crise et inventer l’avenir, vous dressez un constat sans appel de la situation de la zone euro. Quel diagnostic faites-vous ?

Michel Aglietta : La situation défavorable spécifique à la zone euro est liée à ce que j’identifie comme étant l’incomplétude de la monnaie unique européenne, une défaillance de sa gouvernance. Cette mauvaise gouvernance de la zone euro s’est réalisée dans des choix de politiques économiques erronés à partir de 2010 et l’aggravation de la crise grecque.

On peut mettre en évidence trois erreurs : la première a été de de ne pas procéder à un assainissement des banques privées après la crise financière générale de 2008-2009, contrairement à ce qu’ont fait les États-Unis. La deuxième, les autorités européennes ont laissé pourrir la situation de la Grèce au lieu de l’identifier comme un problème de solvabilité des finances du pays et de ses banques, et de procéder rapidement à une restructuration ainsi qu’à une réduction des dettes pour éviter la contagion. Enfin, troisième erreur : l’austérité généralisée décidée en 2011-2012 par l’ensemble des Gouvernements.

Ce "cocktail" a mené à une situation auto-entretenue de quasi-stagnation, accompagnée d’une inflation très faible. Le niveau de l’investissement dans la zone euro est aujourd’hui 20 % en dessous de celui de 2007. Le capital productif ne se renouvelant pas suffisamment vite, le rythme de progression de la productivité a été divisé par deux. Le chômage de longue durée a entraîné une détérioration importante du capital humain…

L’économie de la zone euro souffre donc à la fois d’une insuffisance chronique de demande et d’une dégradation de l’offre, les deux aspects s’entretenant réciproquement. Seul un changement profond de doctrine politique permettra de redonner une perspective positive sur le futur et de sortir de cette situation de "stagnation séculaire".

Vous avancez qu’un nouveau régime de croissance tiré par les innovations environnementales pourrait relancer la zone euro. Quels en sont les principaux axes ?

Il s’agit de sortir de la phase de "financiarisation" des économies qui dure depuis trente ans. La récente crise financière a signé l’échec de ce régime de croissance où la gouvernance des entreprises est essentiellement tournée vers la maximisation de la valeur boursière pour rémunérer les actionnaires, avec une pression énorme sur les revenus salariaux et une augmentation massive des inégalités. Un nouveau régime de croissance soutenable fondé sur le développement durable doit s’appuyer sur une nouvelle gouvernance partenariale des entreprises qui revaloriserait considérablement le travail et mobiliserait l’ensemble des forces qui participent à la création de richesse.

Pour l’Europe, il y a une nécessité vitale d’un programme d’investissements pour relancer un niveau de demande supérieure et pour pouvoir réenclencher une logique de croissance. Mais cette logique de croissance doit être en rapport avec ce qui se passe au niveau mondial autour du changement climatique. Le dernier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) est à ce propos alarmant. Il faut par conséquent faire de la transition écologique le vecteur déterminant de la réorientation du processus de croissance au niveau européen. La préservation de l’environnement
est un secteur de leadership technologique. L’Europe ayant été en pointe depuis le Protocole de Kyoto, elle peut exporter son savoir-faire vers les pays émergents.

Le nouveau régime de croissance tiré par les innovations environnementales s’articulerait autour de 4 axes fortement intensifs en travail :

  • le développement des énergies renouvelables
  • l’interconnexion des réseaux, y compris locaux, de distribution d’électricité
  • la rénovation de l’habitat et des bâtiments
  • les nouvelles mobilités, en repensant les principes de la mobilité urbaine autour des transports innovants, et la conception des espaces à travers la question de la densification des villes.

Ces 4 axes supposent de trouver les financements nécessaires et donc une transformation profonde de l’intermédiation financière autour de la "valeur sociale du carbone".

Vous placez les territoires au cœur de cette nouvelle stratégie industrielle de l’Europe. Quels pourraient être leurs rôles ?

Les métropoles urbaines et les régions doivent susciter les coopérations pour multiplier les systèmes d’innovation reliant les entreprises. Concrètement, l’économie circulaire pourrait être pour l’Europe un vecteur de compétitivité industrielle et de restructuration des activités économiques dans les territoires au service de la croissance soutenable. Les pouvoirs politiques locaux et régionaux ont donc un rôle important à jouer. Instituer la valeur sociale du carbone au niveau européen, organiser la démocratie réelle et la mise en réseau des entreprises sur les territoires : la gouvernance européenne doit être multi-niveaux et multi-acteurs pour inventer l’avenir.

 

MOTS-CLES

économie

Bio express

Économiste, spécialiste des questions monétaires internationales et de la finance, Michel Aglietta a débuté sa carrière en tant qu’administrateur de l’Insee avant de se convertir à la carrière d’enseignant-chercheur, comme professeur en sciences économiques à l’Université de Picardie Jules-Verne (1976-1982), puis à l’Université de Paris X-Nanterre dont il est aujourd’hui professeur émérite.

Michel Aglietta a aussi été membre du Conseil d’analyse économique (1997-2003). Il est aujourd’hui conseiller au Centre d’études prospectives et d’informations internationales et membre du Haut Conseil des Finances Publiques.

En publiant Régulation et crises du capitalisme en 1976, il fonde l’École française de la régulation. Ce courant de pensée "hétérodoxe" a notamment mis en évidence les facteurs historiques, socioéconomiques et institutionnels expliquant la stabilité du régime de croissance de l’après-guerre (1946-1975) et les raisons de son entrée en crise.

INFORMATIONS PRATIQUES

"Les enjeux économiques et territoriaux de la transition écologique : vers un nouveau régime de croissance tiré par les innovations environnementales"

Conférence de Michel Aglietta, dans le cadre du Printemps de l’industrie
Le jeudi 26 mars 2015 à 18h.
Comédie de Picardie, 62 rue des Jacobins - Amiens.

Ecouter la conférence :

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Consulter le diaporama :

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