28/12/2012

Frédéric Domon, Ch’Lafleur, géomètre et saltimbanque

Un portrait signé Jacques Frantz

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Opérateur géomètre à la ville d’Amiens le jour pendant ses heures de travail, Ch’Lafleur la nuit, le week-end et tout le reste de son temps libre, Frédéric Dumont, décédé en 2010 à 57 ans, dans la fleur de l’âge, aura toute sa vie durant été un rude wèpe (loustic) et un méteu d’fu (trublion) tout au service de la cause picarde. Petit-fils de Maurice Domon, créateur en 1933 du théâtre de marionnettes Chés Cabotans, et fils de René Domon, rédacteur en chef du Courrier picard au début des années 1980, Frédéric Domon aura été fidèle à Ch’Lafleur jusqu’au bout de son chemin.
Frédéric Domon, Ch'Lafleur, géomètre et saltimbanque

Snoopy tatoué sur l’avant-bras droit extérieur, Piston sur l’avant-bras gauche intérieur, Ch’Lafleur au cœur, le cheveu long frangé façon Ramones, gai rossignol et merle moqueur, il a exercé avant que de s’enrôler en 1980 dans les services techniques de la ville d’Amiens dans le commerce : tapis, meubles, fripes et fringues, limonade. Militant syndical à la CGT, il fait le boulot lorsque la droite prend la ville en 1989. Politiquement engagé à gauche, il est de toutes les manifestations de 1998 dans la capitale picarde lorsque le président de droite du conseil régional se fait élire avec les voix du Front national. Toujours en tête du cortège, Ch’Lafleur en costume de scène. « Je suis un chansonnier engagé et carrément de gauche », dit-il en 2006 rangé au côté des lycéens et des étudiants qui dénoncent le CPE, Contrat première embauche. Six mois avant sa mort en janvier 2010, Frédéric Domon est à Mégacité où la gauche lance la campagne des régionales pour soutenir son chef de file, Claude Gewerc. Jusqu’au bout, il aura eu le cœur à gauche.
Il se découvre saltimbanque en 1994 au lendemain d’une rencontre avec François Debary, fils de Jacques Debary, fondateur en 1952 du Carquois et légendaire commissaire Cabrol des Cinq dernières minutes aux temps anciens de la télévision en noir et blanc, et professeur de philosophie et animateur de la troupe Théâtre Charnière dont il fréquente les ateliers. Dès lors il proclame : « Je préfère être impertinent du spectacle plutôt qu’intermittent. » Tout en expliquant sa démarche artistique : « Je travaille dans l’esprit de La Boîte à sel, l’émission d’actualités satirique de Jacques Grello, Robert Rocca et Pierre Tchernia et je fais mon miel des gins d’ech poéyi. »

N’ayant pas sa langue dans sa poche et encore moins le mouchoir dessus, il n’est avare ni d’un bon mot ni d’une histoire drôle. Tout naturellement, il n’oppose aucune résistance à Laurent Dewime, un ancien de l’association des Indiens picards, conteur et marionnettiste dans la troupe Picaresk de marionnettes foraines, qui le convainc de monter sur scène. « C’était Ch’Lafleur, il l’incarnait, il le vivait, se souvient Laurent Dewime. Il avait son caractère, sa truculence, sa malice. Il avait une trame quand il entrait en scène et improvisait en s’adaptant au public. »
Aucun de ses textes n’était écrit. Il dévidait sa trame au gré de sa fantaisie ou de l’humeur du public. Le samedi, il racontait une histoire en cinq minutes pour l’enrichir d’un quart d’heure le dimanche. L’actualité, la télévision, la vie de tous les jours lui inspiraient ses saillies et traits d’humour. Les conversations de bistrot qu’il fréquentait avec assiduité aussi : « Quand tu vois que les lampadaires d’Amiens sont droits, c’est l’heure de rentrer », conseillait Ch’Lafleur, fin connaisseur, à ses copains de bordée. Les pages d’Itinéraire spiritueux, le livre de Gérard Oberlé affirmant que le XXIe serait spiritueux plutôt que spirituel, devait être d’une grande consolation pour ce vaillant riboteur.
Frédéric Domon a grandement contribué au succès du festival Chés Wèpes (les guêpes), festival estival de culture populaire et festif de la langue picarde qui anime l’espace rural des trois départements picards. « Manifestation organisée par le département langue et culture de Picardie de l’office culturel régional », s’empressait-il de préciser. Au fil du temps, il en était devenu l’élément incontournable.
Tout comme il a été la figure emblématique de l’Académie d’chés Lafleur, créé par le peintre et électron libre Michel Debray, dont il a été l’inimitable président à vie perpétuellement éphémère. Frédéric Domon réunissait chaque printemps ses amis de l’Académie pour banqueter et riboter chez Colette à La Soupe à cailloux, place du Don dans le quartier de Saint-Leu. Et distribuer avant l’heure du laitier ses Lafleur ed chucq (de sucre) pi d’brin (d’excrément), fameux prix décernés aux promoteurs ou fossoyeurs du picard, les premiers allant à ceux qui ont mis en valeur la Picardie, sa langue, sa culture, ses arts et traditions populaires comme Jean-Pierre Pernaut, picard et amiénois, dans son journal de 13 heures sur TF1, les seconds à ceux qui les ont dénigrés comme Jack Lang qui n’a pas inscrit le picard au bac.
Figurent au palmarès des heureux lauréats que Frédéric Domon livrait avec gourmandise à ses auditeurs toujours ébaubis : au rayon d’brin Mgr Noyer, ancien évêque d’Amiens, pour avoir trop prié d’ieu (l’eau) et noyé la ville sous la pluie ; l’abbé Sulmont, curé de Domqueur, pour intégrisme et xénophobie ; certains cafetiers de Saint-Leu pour avoir anglicisé les noms de leurs bistrots ; au rayon ed chucq Maurice Vatin, ancien conseiller régional, pour sa défense du picard ; Odette Grzegrzulka, ex députée, pour son action en faveur du picard ; Marc Sellier, maire de Neuilly-le-Dien, pour avoir célébré des mariages en picard…
Un Lafleur ed chuc pi d’brin a honoré Gilles de Robien, ancien maire d’Amiens et ministre de l’Education nationale. Ed chuc en 1998 pour avoir construit un théâtre à la troupe Ché Cabotans et d’brin en 2007 pour abandon du picard ans les écoles !

L’Académie d’chés Lafleur a, dans un courrier officiel, suggéré à la municipalité d’Amiens de donner à l’une des rues de la capitale picarde, de préférence à Saint-Leu, le nom de Frédéric Domon. La demande suit son cours.

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